Entretien, 2ème vague : Christelle Diale

Christelle Diale est artiste à Strasbourg ; cet été, elle s'est penchée sur la couverture d'En Arden, le premier roman de Mathilde Hug. On continue notre tour de la maison en sa compagnie.

Peux-tu nous parler un peu de ton travail personnel, des techniques que tu utilises et des thèmes que tu abordes dans ta recherche d'images ?


Je travaille majoritairement en noir et blanc et au crayon. C'est vraiment une technique que j'adore et qui constitue le squelette de mon travail si on peut dire. Récemment, je me suis mise à travailler un peu plus en numérique et en couleur, ça me sort un peu de ma zone de confort et c'est important pour moi d'enrichir petit à petit mon travail. Le numérique, c'est parfois un vrai gain de temps pour certains boulots de commande. Occasionnellement, j'aime aussi faire de la linogravure, j'en fais moins souvent dernièrement car ça demande du matos et une mise en place un peu spécifique mais c'est toujours un grand plaisir. Ça allonge considérablement le temps de création (surtout par rapport au dessin) mais la partie gravure de la plaque a un coté hyper répétitif et calmant, c'est quelque chose que j'apprécie vraiment surtout que je ne suis pas de nature très patiente.


> Découvrir le travail de Christelle


Mon travail tourne pas mal autour du fantastique. Je travaille assez peu sur des choses du quotidien et quand c'est le cas, j'essaye toujours de trouver un angle pour l'amener ailleurs et que ça sorte d'une représentation trop réaliste des choses. Je m'inspire aussi beaucoup de figures mythologiques, de créatures folkloriques, etc. J'adore les histoires de fantômes, les légendes locales, les récits qui parlent de féerie : c'est un terreau hyper riche et dense et c'est vraiment passionnant pour moi de plonger dedans et d'en extraire des idées. Et derrière tout l'imaginaire surnaturel, je trouve que ça peut venir gratter des choses très concrètes et c'est très excitant.

Comme toute artiste, il t'arrive de prendre des commandes. De quelle manière abordes-tu cette autre partie de ton travail ?


C'est une partie de mon travail que j'aime beaucoup. Jusque-là j'ai eu la chance de travailler avec des gens qui m'ont laissé plus ou moins carte blanche ou en tout cas m'ont fait confiance. C'est un bon cadre de création puisqu'on me donne des éléments de base que je peux utiliser à ma guise. Évidemment, il y a toujours une petite part d'appréhension, est ce que je vais viser juste? Est ce que ça rentre dans ce que la personne attends de moi? Ce sont des questions qui restent intéressantes, c'est enrichissant de se frotter à des attentes qui sont différentes des miennes, déjà parce que ça me décentre un peu et aussi parce que c'est beau de donner corps aux idées d'autres personnes. Pour l'instant ça s'articule très bien avec mes créations personnelles et c'est très complémentaire.

Comment as-tu procédé pour trouver l'image de couverture d'En Arden ? Peux-tu nous parler de ta méthodologie ?


Dès le début, tu as su me dire quel type d'image tu voulais (en me montrant dans mon travail ce qui t'attirait et qui te parlait pour ce projet précis). Ça m'a aidé à cerner un peu l'ambiance et l'approche (rien de pire pour moi que quelqu'un qui me dit « fais comme tu veux » sans aucune indication, c'est rarement bon signe parce que ça ne veut pas du tout dire que la personne sera satisfaite de l'image finale, sauf qu'une fois que c'est fait, on ne peut pas annuler des heures de travail, il faut composer avec et ça frustre tout le monde). J'avais l'idée générale , quelque chose de mystérieux, une forêt et du fantastique. Ensuite, j'ai eu envie de lire le roman, ça n'était pas du tout une obligation, mais confinement oblige, j'avais un peu plus de temps donc autant tout lire pour voir si je pouvais en extraire des éléments spécifiques avec lesquels composer plus tard. De cette lecture, j'ai pris quelques notes de passages précis notamment une description d'une sorte de cataclysme / fin du monde, c'était beau. J'avais envie qu'on retrouve cette idée sur la couverture et ça collait bien avec l'histoire de l'héroïne en pleine remise en question. Je n'avais pas envie de représenter le personnage principal ni qu'elle ait trop d'importance visuellement dans le dessin final, il a fallu que je trouve une façon de l'intégrer sans qu'elle ne polarise tout. Dans l'histoire, elle est traversée par ses propres doutes, mais aussi par tout ce qui se passe autour d'elle, je voulais vraiment qu'on la voie mais qu'elle fasse partie d'un tout, qu'elle se fonde dans le décor. Ce sont des raisonnements hyper basiques, mais c'est vraiment important pour moi de passer par cette étape pour m'aider à faire le tri et visualiser un peu mieux où je veux aller et ce qui me semble pertinent. Ça donne une forêt (comme la forêt shakespearienne mentionnée dans le roman, Arden) en proie aux flammes et des étoiles tombent du ciel pour le côté fin du monde. Un bout de tissus déchiré est accroché à un des arbres, c'est un clin d’œil aux banderoles des manifestants qu'on voit dans l'histoire. Au milieu de ça, des cailloux ont tous le même visage, c'est comme ça que j'ai choisi d'intégrer le personnage au reste de la scène. Elle est présente mais fait intégralement partie de cette forêt. C'est pas mal de petites réflexions qui ne sont pas forcément visibles ou nécessaires pour apprécier l'image, mais j'ai besoin de mon côté de m'appuyer sur des choses concrètes pour coller au texte sans que ça ne soit trop littéral.

À ce sujet, comment travailler à partir de mots ? Est-ce que c'est quelque chose que tu fais dans ton travail personnel, ou l'image s'impose à toi sans passer par le langage / une mise en mots ?


C'est assez rare que je passe directement par le mot. Je n'écris pas du tout et me base peu sur des textes pour imaginer mes images. Clairement, si je passe par le dessin, c'est que j'arrive assez peu à m'exprimer autrement. Je me sens vite coincée et je deviens rapidement très littérale et premier degré dans mon dessin si j'ai un texte comme base. Après quand je dis ça, je ne dis pas qu'être premier degré c'est mal, juste que ce n'est pas un registre dans lequel je suis forcément à l'aise.


Dans les travaux où j'ai du coller à un texte j'ai trouvé l'exercice assez dur et le résultat pas forcément à la hauteur de ce que j'imaginais. Typiquement, l'illustration jeunesse représente un vrai défi pour moi car il y a un cahier des charges plus ou moins lourd à respecter et des codes/choses à prendre en compte qui sont très spécifique au public (les enfants) qui va lire le livre et regarder les images. Du coup, j'avance vraiment à petit pas et j'ai du mal à me lâcher, ça reste très timide. C'est intéressant de se frotter à ce genre de difficultés, mais ce n'est clairement pas le domaine dans lequel je me vois évoluer.

Par contre concernant la couverture d'En Arden qui rentre dans cette catégorie de travail d'après un texte, je trouve que je m'en suis bien sortie et que l'image est liée au texte mais peut vivre toute seule et ne paraphrase pas le roman.

C'est peut-être le bon moment pour parler d'illustration vs. image. Est-ce que pour toi, dans tes conceptions / dans ta pratique, cette distinction à un sens ? Si oui, lequel, si non, pourquoi ?


Hum question compliquée. En terme de pratique, je distingue les travaux de commande qui ont un but pédagogique derrière comme l'illustration jeunesse et le reste. Comme dit précédemment, je ne suis pas parfaitement à l'aise quand je fais de l'illustration jeunesse, mais je ne considère pas pour autant que c'est un secteur moins créatif/sérieux/prestigieux qu'un autre, au contraire.


Je fais peu de distinction entre des images que je fais spontanément ou pour des projets perso et des travaux comme la couverture d'En Arden. Une image reste une image et j'ai du mal à dresser des catégories strictes entre les différents types d'images. Ça me ramène à l'opposition artiste vs illustrateur.ice que j'ai souvent vue et avec laquelle je ne suis pas du tout à l'aise. D'un coté, il y aurait les illustrateur.ices qui travaillent à la commande et d'après des textes (et ont de ce fait un travail moins inspiré et créatif) et de l'autre, les vrais artistes qui sont des esprits fougueux et indomptés qui ne créent qu'avec leurs tripes (haha). Ça hiérarchise les pratiques entre ce qui relève de l'art et ce qui ne serait que de l'application ; je trouve ça snob et inutilement clivant.


Après, libre aux gens de se définir comme iels le souhaitent, c'est dur de poser des mots sur sa pratique surtout quand on n' a pas forcément d'idée de terme qui engloberait tout. J'adore le travail de Sophie Lecuyer et elle se présente souvent comme fabricante d'image et j'aime beaucoup ce terme, on est plus dans l’évaluation de la qualité/de l'intention mais dans le concret: on fait des images et on les donne à voir.

Côté actualité, le reconfinement a mis fin à une de tes expositions en cours. En tant qu'artiste, comment vis-tu ce retour à la maison, te permet-il de créer (en ménageant un espace-temps privilégié?) ou au contraire subis-tu cette injonction à la productivité et créativité qu'on voit un peu partout ?


Ça peut aller. Alors évidemment, l'arrêt de l'expo et l'annulation des marchés/salons auxquels je devais participer c'est un gros manque à gagner et ça a complètement chamboulé mon organisation. Après je vois surtout que la situation sanitaire a exacerbé plein d'autres problèmes qui étaient déjà présents avant et qui me préoccupent beaucoup plus que les annulations d'événements. La situation des artisan.es créateur.ices artistes est catastrophique mais c'est aussi le cas d'autres professions et d'autres personnes qui continuent de bosser dans des conditions déplorables. Cela étant dit, j'ai une situation qui reste très précaire et je peux difficilement me passer de ces événements, je n'ai pas une trésorerie qui me permette d'amortir tout ça.


Bref, c'est une période compliquée mais au-delà de mes soucis perso j'arrive à remettre ça en perspective et j'avance comme je peux.


Je sais que beaucoup de personnes se sont aussi démenées pour mettre en place des solutions pour qu'on puisse continuer à vendre. C'est le cas d'Élodie Lesigne qui est céramiste et qui gère l'atelier boutique Le Terrier. Elle y vend ses propres créations mais aussi le travail d'autres artistes, dont moi. C'est un beau projet et après le reconfinement elle a tout fait pour pouvoir permettre aux gens d'acquérir les pièces disponibles en boutique, je l'en remercie.


> Découvrir Le Terrier, Strasbourg


Avec le confinement mon autre activité professionnelle étant en pause (je travaille dans un magasin) j'ai plus de temps, j'en profite pour avancer mes projets évidemment, mais aussi pour me reposer, lire, jouer aux jeux vidéo et regarder des films. J'évite de me mettre la pression.

Peux-tu nous parler de ton espace de travail, et de tes projets sur le feu ?



En ce moment, je travaille surtout de chez moi dans une pièce qui sert de bureau que je partage avec mon compagnon qui est en télétravail. J'ai aussi une place dans un atelier avec trois autres artistes. Je bosse sur de chouettes choses (chouettes parce que j'y prends beaucoup de plaisir) qui devraient bientôt voir le jour. J'ai dû revoir mes projets à la baisse avec l'annulation de tous les marchés/salons mais j'aurai quand même quelques nouveautés dans ma hotte : une grande affiche en sérigraphie et des reproductions de nouveaux dessins (certains de l'expo et un autre un peu plus grand sur lequel je travaille actuellement).




J'ai aussi un livre jeunesse qui va sortir en janvier aux éditions du Pourquoi Pas pour qui j'ai déjà travaillé il y a quelques années. C'est un petit livre sur un enfant qui veut un petit carré de terre sur son balcon pour son anniversaire, c'est plein de fleurs et de douceur, mais il faudra patienter encore un peu avant de pouvoir le trouver en librairie.


> Les éditions du Pourquoi pas


Enfin, est-ce que tu peux nous conseiller : un livre à lire, une série à regarder ou un film à ne pas manquer ? Quelle est la dernière œuvre qui t'ait touchée ?


Sur les conseils d'une amie j'ai dévoré un livre qui s'appelle L'affaire de Road Hill House de Kate Summerscale. Depuis je saoule tout mon entourage avec parce que c'est fabuleux. Ça retrace de façon chronologique l'enquête sur le meurtre d'un petit garçon dans une demeure bourgeoise anglaise en 1860. Il s'agit d'une affaire qui a réellement eu lieu et l'enquête avait été très suivie et documentée à l'époque. J'ai beaucoup aimé l'approche de l'autrice, en se basant sur les rapports de police, des articles de presse, des livres écris sur l'affaire elle retrace les faits tout en décortiquant la société victorienne de l'époque , c'est très dense mais vraiment passionnant. Ça parle du travail de détective et de la figure littéraire que c'est devenu, des débuts de Scotland Yard, des débuts de la littérature policière, des techniques d'investigations et connaissances de l'époque, du traitement médiatique de ce genre de faits, etc. Ça change de certaines chroniques judiciaires sensationnalistes et voyeuristes, bref, je conseille.


Propos recueillis en novembre 20 par courriel.


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