Entretien, 2ème vague : Sarah Gourreau

Trois dramaturges signaient en novembre dernier Pas de bougie bougie, suivi de Shakesqueer : la querelle, un volume réunissant deux pièces co-écrites. Ça va, vous suivez ? Résidant à Nantes et écrivant et sévissant au sein de la Compagnie Mirifique tous les trois, il était quand même temps de les rencontrer en tête-à-tête. Lumière sur les coulisses du premier titre de théâtre au catalogue des éditions Gorge bleue, et c'est Sarah Gourreau qui ouvre le bal.


(c) Flavie Eidel

Coucou Sarah, est-ce que tu peux te présenter ?


Mon nom est Sarah Gourreau, j'ai 29 ans et je suis autrice de théâtre et de fiction en général.


Vous êtes trois dramaturges à avoir signé Pas de bougie bougie suivi de Shakesqueer : la querelle l'automne dernier. C'est votre première publication, alors Sarah : heureuse ?


Très ! Maintenant, j'attends la réouverture des théâtres et les adaptations ciné (n'hésitez pas à nous envoyer vos propositions).


> Découvrir Pas de bougie bougie suivi de Shakesqueer : la querelle


Avant d'être un livre, Pas de bougie bougie et Shakesqueer : la querelle sont deux pièces qui ont été montées / été jouées (ou sur le point de l'être). Pouvez-vous nous raconter la genèse de ces deux pièces ?


Ce qui allait devenir Pas de bougie bougie est né lors d'une soirée avec Alix où on a beaucoup ri et où on s'est dit qu'on aimerait beaucoup écrire ensemble. Lui avait déjà co-écrit une pièce avec un autre compère de théâtre, c'était donc que c'était possible ! D'abord on avait seulement des blagues à l'esprit et on a brainstormé une scène avant même d'avoir une intrigue. Et on est allé plus loin. On a trouvé le pitch de base pour avoir une ligne directrice, et on a écrit des scènes chacun.e de notre côté pendant plusieurs mois. Ça a été ardu ensuite de tout ficeler ensemble mais ça s'est fait à coup de relectures et de poussages de bouchon pour se mettre d'accord. Et puis on l'a fait lire à notre troupe une journée d'été et le groupe a bien voulu jouer dedans. On était pas peu fier.

Pour Shakesqueer: la querelle, l'idée est venue peu après le début des répétitions de Pas de bougie bougie, que Louise et moi mettions en scène. L'idée de base était de montrer au théâtre un couple de femmes amoureuses à la Roméo et Juliette, qu'on aurait voulu connaître dans les belles lettres depuis toujours. « Shakesqueer » pour Shakespeare bien sûr, référence classique par excellence, tout en imaginant une intrigue contemporaine où des protagonistes lesbiennes puissent être au premier plan sans que leur amour contrarié soit la base du nœud dramatique. Nous avons commencé les répétitions avec seulement la première moitié du texte définitif. La seconde moitié a changé de trajectoire en travaillant avec la comédienne incarnant Inès la question de sa couleur de peau : une candidate à la présidentielle noire modifie forcément les enjeux du leitmotiv « le privé est politique ». Puis nous avons enfin trouvé une fin à la hauteur de nos attentes. Avec Shakesqueer, on a voulu brouiller les pistes et tordre les codes de la tragédie. Sans divulgâcher (il est rigolo ce mot), il est possible qu'on ait fait mentir le prologue tragique de la Coryphée.


(c) Flavie Eidel

Parlons de la question de la co-écriture, c'est assez passionnant. Comment s'élabore l'écriture à quatre mains, quels sont les pré-requis en terme du faire équipe ?


Les pré-requis, sans hésitation, c'est l'enthousiasme et une certaine admiration pour le talent et les idées de ses partenaires d'écriture. J'avais lu de nombreux écrits respectifs d'Alix et de Louise et je me disais bien qu'en plus de s'entendre, on allait faire des choses qui nous plairaient beaucoup. Et passé le pacte d'engagement tacite à aller au bout du projet, il est important de clarifier entre nous qu'on partage le même objectif concret et le même timing (une mise en scène avec son groupe à la fin de l'année, par exemple). Quand le partenariat se soude, c'est une dynamique que j'adore. Dans tous les cas, écrire à deux est effervescent : les idées aiment la compagnie. Formulés à haute voix, les blocages et impasses se résolvent beaucoup plus facilement, les connexions et les associations d'idées carburent et le ping-pong verbal déborde sur l'envergure d'un terrain de foot (oui, écrire c'est un sport). Il y a une recherche de satisfaction immédiate à plaire à son partenaire d'écriture, ça vous tire vers le haut, que ce soit pour de la comédie ou pour de l'émotion. Et quand l'autre personne avance sur l'intrigue ou sur une scène, on a le coup de pression nécessaire pour s'y mettre à son tour.


Sarah, toi qui a été co-autrice dans les deux pièces, as-tu abordé différemment ta collaboration avec Louise de celle avec Alix ?


Oui, parce que Pas de bougie bougie était ma première pièce, et que j'ai commencé Shakesqueer : la querelle avec en tête au préalable les difficultés rencontrées lors du processus d'écriture à deux, en plus de connaître davantage mes propres habitudes de travail. Et puis Alix et Louise ont leurs méthodes d'écriture propres en plus d'avoir leurs genres littéraires de prédilection, leurs références personnelles. Enfin, les emplois du temps aussi, ça c'est important : ça fait travailler à différentes périodes de l'année ou moments de la journée, et ça influence le processus créatif. Dans tous les cas, il faut garder en tête d'être très pragmatique parce que c'est un travail de longue haleine.


Vous évoluez dans la compagnie Mirifique, basée à Nantes. Dites-nous en un peu plus sur vos rôles dans cette Compagnie, de votre engagement et de ce que ça signifie pour vous (d'être à la fois sur les planches en tant que comédien.ne.s et auteur.ice.s et metteu.r.se.s en scène – hoho d'aucuns diraient « au four et au moulin » how désuet!)


Moi je ne viens pas du théâtre, même si j'ai fait des études littéraires. Je suis rentrée dans la compagnie pour m'amuser, apprendre à monter sur scène et rencontrer des gens. Et avant de pouvoir dire ouf, Mirifique est devenu pour moi un endroit central pendant plusieurs années où j'ai pu expérimenter, me former sur plusieurs pratiques artisitiques et apprendre les ficelles moins fun qui permettent de tenir une compagnie amateure. Bref, y'a trois ans environ, j'ai plongé les deux pieds dedans. C'est une bonne métaphore « au four et au moulin » parce que tu dois tellement apprendre pour faire aboutir ton projet (écrire, mettre en scène, coacher, diriger, trouver des salles, demander des subventions, faire les comptes, communiquer sur les événements...). J'ai été vice-présidente pendant deux ans en plus d'y être metteuse en scène, comédienne, dramaturge et même régisseuse pour des projets qui se sont superposés, et en alternant les prises de responsabilité entre les membres-noyau de la compagnie. Ça signifie avoir un sacré sens du collectif et de ses propres limites. J'ai presque envie de te dire que c'est l'école de la vie. C'est très particulier un groupe de théâtre, c'est un espace humain complexe, à la fois protégé et vulnérable, où la grâce et la douleur arrivent par paquets de douze parce que tu cohabites dans un espace dense et assez intense en jonglant avec la catharsis et les demandes de sub'. Mon implication dans Mirifique, pendant une période, c'était bien davantage que mes études ou mes jobs alimentaires. Maintenant j'y ai moins de casquettes et je vais explorer ailleurs (quand on n’est pas en confinement, couvre-feu, fermeture temporaire, ad lib), mais ça reste un endroit fondateur d'affections et de projets, notamment pour recommencer à jouer Shakesqueer : la querelle à partir de mars. Enfin, j'espère.


> Découvrir Mirifique


Vous avez écrit les pièces dans ce cadre-là, et les premières distributions de rôles se sont faites auprès des comédien.ne.s de la Compagnie, est-ce que les rôles ont été écrits avec des comédien.ne.s et des jeux propres à ces comédien.ne.s en tête?


Oui, ça arrive ! Certains personnages nous apparaissaient parfois nettement destinés à unetelle ou untel. Parfois la personne a eu le rôle et l'a gardé jusqu'au bout au point que c'est très étrange de l'imaginer joué par quelqu'un d'autre. Parfois un personnage se retrouve à quelqu'un qu'on n’imaginait pas avec et qui en fait quelque chose de génial. C'est la roulette, mais tout finit par être très juste. Nos comédien.ne.s ont l'habitude de nous offrir des moments de grâce et des fous rires, nous on a juste à pousser quelques boutons et à profiter du spectacle. Et franchement c'est à peine démago ce que je dis.


Vous avez écrit en acte, avec possibilité de voir les personnages prendre forme sous vos yeux, et possibilité d'expérimenter tout de suite, adapter ou rectifier, est-ce que vous pensez que c'est un avantage (en quoi) par rapport à des dramaturges qui écriraient depuis chez eux, ou non (en quoi) ?


C'est certainement un avantage. Je me dis aussi que ça dépend pourquoi ou pour qui on écrit : est-ce qu'on la met en scène dans la foulée, ou est-ce qu'on écrit pour une commande, pour que quelqu'un d'autre s'en empare ? Moi je me suis formée à l'exercice en écrivant du théâtre pour notre groupe, c'était très concret. On pouvait imaginer la mise en scène en écrivant, en prévoyant de se faire plaisir pour telle ou telle scène. Le bémol c'est que dans cette situation, je me rends compte que j'ai tendance à limiter mon imagination sur ce qui est possible de faire avec nos moyens limités. Avec Louise, on a écrit pour un appel à textes une autre pièce qui doit requérir plus de moyens techniques, notamment autour de la représentation des télécommunications. En se disant qu'on n’allait pas forcément l'adapter nous-mêmes, je me suis moins limitée dans l'intrigue et les décors possibles.



(c) Flavie Eidel

Pour donner une idée du travail en coulisses, pour passer des textes au livre (qui fixe les choses, on seulement on sort du cadre familier, et le texte prend une espèce d'indépendance, mais en plus l'édition implique un caractère définitif : il est imprimé en tant d'exemplaires qui iront se balader un peu partout), est-ce qu'il y a eu réécriture de certains passages avant passage sous presse. Si oui, comment ça s'est organisé ? La co-écriture vs. la co-réécriture?


C'est le plus dur, la co-réécriture, surtout pour l'impression définitive qui fait repasser par le clavier d'ordinateur. En mettant les pièces en scène on adapte le texte, on se débarrasse de ce qui ne marche pas et on ajoute les trouvailles de plateau. Ce ne sont pas forcément des choses qu'on note (en tous cas moi je ne suis pas méticuleuse à ce niveau-là). En relisant le texte de théâtre écrit, il faut se rappeler de tout ça car le proto-texte est devenu caduque. Dans le cas de Pas de bougie bougie, dont les représentations ont précédé la publication, j'avais envie de rajouter plein de détails de mise en scène pour la faire revivre, trop sans doute, et il a fallu se limiter. Et puis on a utilisé pas mal de textes de chansons sur scène qu'on n’a pas pu imprimer tels quels pour des raisons de droit d'auteur. On a dû réécrire les extraits du Téléphone Pleure en urgence ! Dans Shakesqueer, le travail de réécriture a été particulièrement prenant car la moitié du texte a beaucoup changé après le début des répétitions. La co-écriture a notamment augmenté en nombre de mains sur certains passages : ajoutant d'abord celles de notre comédienne qui a affiné le personnage d'Inès de pans de son expérience de personne noire, et celles de notre relectrice de sensitivity reading, qui nous a apporté son œil extérieur. Il a fallu être toujours plus exigeantes, flexibles et cohérentes.


Le reconfinement, en plus d'avoir atteint le lancement du livre, a mis fin aux répétitions pour le montage de Shakesqueer : la querelle. Comment vivez-vous cette seconde mise en pause, du point de vue professionnel ? Est-ce que vous avez mis en place des choses avec la Compagnie pour rendre plus vivable cette pause forcée?


C'est extrêmement frustrant, mais on s'est rendu compte que le plus important, pour le projet Shakesqueer, était de garder le contact et la cohésion de groupe : en tout, on est dix personnes à travailler dessus. Pendant le premier confinement, on avait mis en place des répétitions par serveur vocal (Discord), qu'on a reprises en novembre. Je suis toujours étonnée que ces répétitions soient efficaces, et seulement à l'audio, c'est un sacré défi. Maintenant on arrive au bout de ce qu'on peut y faire en terme d'avancement de la mise en scène et du jeu de chacun.e, mais on a inventé des jeux d'impro en visio, des lectures où les comédien.ne.s s'échangent leurs personnages ou encore des monologues réinventés avec d'autres voix. Ça nous fait retrouver la drôlerie ou l'intensité d'une répétition, ou presque, qui est quand même la raison pour laquelle on se réunit. La longue pause forcée est donc subie et détournée, et on garde notre énergie concentrée vers le futur sans trop se répéter que c'est la merde, sinon on baisse les bras.


Il y a l'écriture, mais aussi le reste. Il y a autour de l'écriture une espèce d'aura de mystère entretenue par le fantasme de l'art pour l'art. Il y a des collectifs et des artistes qui militent pour que le métier d'auteur.ice soit enfin traité comme un vrai métier, avec possibilité d'en vivre (+ prestations et protection sociales). Est-ce que vous voulez nous parler de la situation d'auteur.ice? Actuellement, comment payez-vous vos spaghettis?


J'adore cette question autant qu'elle m'intimide. C'est marrant, quand tu nous as demandé de nous présenter, au début, je me suis dit que je pourrais autant te dire que je suis autrice (en début de carrière, mais je n'en vis pas encore), ou chômeuse indemnisée (ça paie mon loyer et mes pâtes sans gluten en ce moment). Ça dépend de quel bout de la lorgnette mondaine tu te places. Techniquement, je serai bientôt les deux en même temps en adoptant le statut (fiscal) d'artiste-auteur, mais encore faut-il avoir des revenus à déclarer quand tu planches sur un manuscrit au long cours. Possibilité de vivre d'un métier, ça paraît aller de soi. Tout le monde consomme des romans, des BD, du théâtre, des films, des séries. Le métier d'auteurice est un des piliers de la culture française qui gargarise de son génie littéraire, mais y prétendre se fait péniblement, et en vivre c'est pire, formation ou pas formation (pour le roman en tous cas, il n'y a pas de voie tracée). Ça se fait au gré des rencontres, avec un peu de chance et avec énormément de travail. Le fantasme de l'artiste bohème qui vit de littérature et d'eau fraîche persiste. En ce moment j'écris mon premier roman, j'y consacre beaucoup de temps et conséquemment, c'est un pari financier. Croyez-moi, si vous trouvez le nom de « bohème » sexy, au 21e siècle il se traduit souvent par « RSA ». Beaucoup moins glamour que prévu. Et terriblement précaire.


Enfin, on monte une petite liste de lecture pour le confinement (ou alors c'est un questionnaire de Proust méga déguisé, dis-moi ce que tu regardes je te dirais qui tu es), est-ce que tu peux nous conseiller : un livre à lire, une expo à voir (quand tout rouvrira?), une série à regarder ou un film à ne pas manquer? Quelle est la dernière œuvre qui t’ait touchée ?


Je viens de finir le roman graphique Corps Sonores de Jul' Maroh et l'essai d'Alice Coffin, Le génie lesbien, deux lectures que je recommande chaudement. La ronde des confinements me fait consommer beaucoup de séries, et j'aimerais re-regarder Killing Eve et Good Omens pour la première fois. En expo, j'aime voir les collages de Luje qui vont et viennent sur les murs de Nantes. La dernière œuvre qui m'ait touchée fait partie du travail de l'artiste Behnaz Farahi : des masques couverts d'yeux communiquant en morse par des capteurs. C'est magnifique, engagé et intelligent.



Propos recueillis par courriel en janvier 2021.

Crédits photo : Flavie Eidel, photographe

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